Un cercle tracé au compas est l’image même de l’ordre. Une ligne lancée d’un geste du poignet est l’expression du mouvement pur. Mais que se passe-t-il lorsque les deux ne se laissent plus séparer nettement ? Lorsque d’une construction rigoureuse naît un flux, et d’un geste libre une forme stable ?
Avec « Structure & Flow », nous présentons deux artistes français dont les œuvres posent précisément cette question : Sébastien Preschoux et Théo Lopez. Tous deux travaillent dans l’abstraction, tous deux pensent en lignes, en rythmes et en couleurs. Structure et flux marquent les œuvres de l’un comme de l’autre. Mais ils abordent ce champ de tension par des côtés opposés.
Sébastien Preschoux : de la structure au flux
Preschoux part de la construction. La règle et le compas donnent le rythme, chaque ligne obéit à un système précis. Ses compositions semblent si exactes qu’on les croirait générées par ordinateur. En réalité, chaque œuvre est réalisée à la main.
C’est justement de cette rigueur que naît le mouvement. Les lignes se superposent et se mettent à osciller, dans la tradition de l’art optique. Les couleurs se fondent presque imperceptiblement les unes dans les autres, car Preschoux ajoute à chacune une petite part de la suivante. Il prépare lui-même son support en bois : il le ponce à plusieurs reprises et y applique couche après couche de l’encre de Chine, avant d’y tracer ses lignes au marqueur acrylique. Sur ce noir profond, les formes semblent flotter. La structure est le point de départ, le flux en est le résultat.
Le travail manuel comme posture
« Une ligne fausse, et tout est à recommencer » (traduit), dit Preschoux. Son travail exige calme et concentration. Le regarder travailler, c’est percevoir une tension entre la sérénité avec laquelle il pose ses lignes, sans hâte, et la précision de chaque geste. Ici aussi, quelque chose s’écoule : la main suit une cadence régulière.
Derrière cela se trouve une posture. À l’instar du Bauhaus, Preschoux défend la valeur du travail manuel. Avec son mantra « l’homme contre la machine » (traduit), il oppose le corps comme outil à la domination de la technique. Les traces de la main ne se révèlent qu’à l’observation attentive. Preschoux appelle cela « la récompense des curieux » (traduit).
Théo Lopez : du flux à la structure
Chez Théo Lopez, le chemin s’inverse. Il peint avec tout son corps, et le mouvement vient du bras, comme dans l’abstraction gestuelle. Sur toile, il travaille à l’acrylique et à la bombe, sur papier au pastel à l’huile. Ses lignes glissent en larges courbes sur le support, empruntent soudain une trajectoire droite et changent de direction. Il puise ses impulsions dans la nature, par exemple lors d’un voyage dans la taïga.
À partir de ce mouvement, Lopez construit un ordre. Des formes organiques rencontrent des aplats et des structures en grille qui rappellent le cubisme. Premier plan et arrière-plan s’imbriquent. Ses références incarnent les deux pôles : le dynamisme des futuristes italiens comme la géométrie des constructivistes russes.
Traces du wild style
Dans certaines œuvres, des lettres semblent affleurer, éclatées en fragments et entrelacées comme dans le wild style. C’est là que se trouvent les racines de Lopez, même s’il ne les met plus guère en avant, et la bombe sur ses toiles en témoigne aussi. Dans le wild style, la lettre donne la structure, et l’élan et la déformation la mettent en mouvement. Chez Lopez, ce rapport s’est inversé : le mouvement vient en premier, et les lettres ne subsistent plus qu’en écho.
Deux directions, un même champ de tension
Ce qui relie les deux artistes, c’est le rythme. Chez Preschoux, c’est la cadence régulière de la règle et du compas qui fait vibrer les lignes. Lopez se réfère à Kandinsky et au Blaue Reiter (le Cavalier bleu), à la parenté entre couleur et musique : ses formes doivent vibrer comme des notes.
Présentées côte à côte, les œuvres se répondent. Chez Preschoux, vous découvrez le flux dans la précision, et chez Lopez, l’ordre dans le geste. Nous vous invitons à vivre vous-même ce changement de perspective devant les originaux.
À propos des artistes
Sébastien Preschoux, autodidacte, vit et travaille à Paris. Parallèlement à ses peintures sur bois, il développe des installations de fils tendus qui investissent l’espace. Pour « Slinky » (2019), une commande de Quai 36 pour les Jardins de l’Arche à La Défense, il a associé une peinture murale à une installation de fils en trois dimensions. En 2022, il a participé à l’exposition collective « Adventices » à La Manufacture, à Aix-en-Provence. Chez Pretty Portal, il a été présenté en 2020 dans « Curves and Corners », aux côtés de Marc C. Woehr.
Théo Lopez est né en 1989 en banlieue parisienne et vit aujourd’hui à Barcelone. En 2008, il rejoint le collectif 9ème Concept, avec lequel il réalise de grands projets à l’international. Depuis, il évolue avec constance de la figuration vers l’abstraction. Son travail s’inscrit dans le graffuturisme. Ses œuvres figurent notamment dans la collection de Nicolas Laugero Lasserre (Art 42, Paris). Chez Pretty Portal, nous l’avons présenté dans « URBSTRACTIONS » (2017), « URBSTRACTIONS III » (2019) et « Cutting Edge » (2023).